Entretien avec chloé jarry

Chloé Jarry a été accueillie en résidence au sein des ateliers volume de l’Ecole d’Art du Beauvaisis du 26 janvier au 15 mai 2015.
L’exposition Thérain, fruit de son travail, est présentée du 18 septembre au 19 décembre 2015 à la salle basse de l’auditorium Rostropovitch,
Chloé Jarry est née à Montmorency (95). Elle vit et travaille à Nantes où elle a étudié à l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts. En 2012, elle a obtenu le prix des arts visuels de la ville de Nantes. Chloé Jarry a mené plusieurs projets lors de résidences, notamment au Cambodge et au Japon.

 

ENTRETIEN CHLOE JARRY AVEC CLOTILDE BOITEL, directrice de l'école d'Art

  • D'où venez-vous ? Quelles sont vos sources et ressources ?

J’ai étudié à l’Ecole des Beaux Arts de Nantes, ville dans laquelle je travaille et je vis, les deux sont liées à ma pratique.

Je puise mon travail dans le quotidien, j’ai besoin d’habiter d’autres lieux, d’autres cultures. C’est pourquoi très tôt, j’ai commencé à voyager. Le voyage peut être de Nantes à Phnom Penh, comme de Nantes à Beauvais.

Lorsque je suis ailleurs, je suis plus attentive. N’étant pas en territoire familier, je passe par une phase d’observation que je documente par des prises de notes photographiques et dessinées.

Je suis très attirée par l’Asie. Etait-ce au départ parce que c’était lointain ? Mon premier voyage en Asie, au Japon, a été fondateur pour ma démarche. J’ai appris à faire attention au sol, à l’importance du corps dans l’habitation.

Ma relation est très affective avec le Vietnam, j’y effectue souvent des résidences sauvages. C’est à dire que je travaille sans cadre ni structure ce qui renouvelle mon regard. Le Cambodge est ma résidence la plus récente avec celle de l’Ecole d’Art du Beauvaisis, endroit où j’ai eu le plus d’inspiration.

 

  • Pourquoi la terre est-elle un matériau de prédilection pour vous ?

 J’ai commencé le travail de la terre lors d’un voyage d’étude à Montréal. Je voulais apprendre des techniques. Aimant le travail d’atelier, j’ai tout de suite voulu produire dans les ateliers moulage et céramique. J’ai donc vécu ce temps d’étude comme une urgence ; il fallait que j’assimile et que je teste le plus possible. J’ai appris le moulage en plâtre et le coulage. Cela m’a fascinée de pouvoir, lors du moulage, neutraliser une forme et ensuite laisser la terre faire son travail sans que je puisse intervenir. Les formes des objets manufacturés que je moule sont très maîtrisées car elles sont issues pour la plus grande majorité d’entre-elles de l’industrie.

J’ai aussi choisi de travailler la terre car c’est un matériau devant lequel nous avons l'obligation de rester humble. Quand je commence une sculpture ou une installation, je ne sais, ni ne veux tout maîtriser. La terre a, pour moi, l’avantage de travailler par elle-même. En séchant, elle se rétracte et se détache seule du moule dont je l’ai forcée à épouser la forme. C’est comme si mes créations prenaient leur autonomie vis à vis de leur modèle à ce moment précis. Enfin, j’accepte les accidents qui peuvent se produire.

Si je souhaitais faire des répliques exactes de mes modèles, j’aurais choisi une autre matière ou j’emploierais des objets modèles mais ce n’est pas mon propos.

 

  • Quelles sont vos influences artistiques ? Comment situez- vous votre travail ?

 Je suis très touchée par des œuvres comme celles de Suzanna Fritcher qui habite l’espace de façon très élégante. Le travail d'Etienne Bossut m'a aidée à construire mon rapport au moulage.

Les peintures de Giorgio Morandi me captivent, ses natures mortes semblent immuables ; j’ai l’impression qu’elles imposent à notre regard un rythme lent. Je pense que nous devons prendre le temps de les apprécier. Finalement l’ensemble de mon travail peut être appréhendé comme une nature morte.

J'apprécie beaucoup la littérature japonaise comme les romans de Yoko Ogawa dont particulièrement l’Annulaire ou Kitchen de Banana Yoshimoto ainsi que les Petits contes de Printemps et A Travers la vitre de Sôseki, journaux intimes sur ses impressions, son quotidien et le temps qui passe. Sinon il est important pour moi que mon travail touche les gens, par différents niveaux de lecture.

 

  • Comment regardez-vous les objets manufacturés et comment les intégrez-vous à votre démarche artistique ?

 Les objets manufacturés avec lesquels je choisis de travailler ont très souvent un lien avec le futur lieu d’exposition ou l’atelier, mais ils font partie de notre quotidien, personne ne les regarde. Il est rare d’avoir un rapport sentimental avec ces objets ; quand ils sont cassés, nous nous en débarrassons, pourtant, ces formes que nous côtoyons sont belles. J’aime les observer. Ces objets usuels inhérents à l’architecture me servent de point de départ, je propose alors des sculptures qui sont créées pour être regardées, observées.

 

  • Quels liens entretenez-vous avec les œuvres dites "ready-made" ?

 Les œuvres ready-made ont, bien entendu, aidé à ma construction d’artiste. Pourtant, je n’y ai pas recours.

Mes pièces sont discrètes, parfois le visiteur passe à côté, parfois, on peut prendre mes sculptures pour des ready-made, dans ce cas le visiteur n’a pas été un « regardeur ».

Ce que je propose c’est une fissure entre deux espaces : celui où nous vivons et celui où l’on expose. Par rapport à leur modèle, mes sculptures sont faites à la main, ce qui laisse apparaître des approximations, des défauts, des traces de leur fabrication.

Mon travail a un rapport direct avec l’empreinte, le moulage des objets. Je parle de formes, car le fait de reproduire en céramique ces objets usuels me permet de les neutraliser, de leur ôter leur fonction première.

 

  • Pourquoi avez-vous postulé à une résidence au sein de l'Ecole d'Art du Beauvaisis ?

 Plusieurs raisons m’ont poussée à vouloir travailler à l’école d’Art du Beauvaisis. Tout d’abord, j’ai candidaté car l’Ecole a une très belle réputation et j’ai été séduite par le travail des précédents artistes que j’admire.

L'espace d’exposition : la salle basse de l’auditorium Rostropovitch est un véritable défi. Ce lieu est beau et imposant. Mon challenge était donc de le marquer, sans le blesser.

Puis, il fut possible ici, d’être épaulée par des professionnels afin de produire des pièces en céramique de dimension architecturale, ce qui était une première pour moi.

Dans de nombreuses résidences, l’artiste doit proposer un atelier afin d’ouvrir le propos de son travail à différents publics. A Beauvais, je n’ai pas mené d’ateliers, pourtant j’ai eu l’impression d’avoir énormément partagé, car tous les jours j’ai eu la chance de travailler aux côtés d’élèves de tout âge. La rencontre s’est construite naturellement et sur la longueur. Finalement c’est la façon la plus directe de livrer le processus de son travail.

 

  • Pouvez-vous nous décrire ce projet et nous parler de votre rapport à l'installation ?

 Mon projet vient de ma rencontre avec ce lieu d’exposition et ce territoire.

J’avais pris connaissance de la fabrication, dans la région, de canalisations en grès. Je suis attirée par ces objets pauvres produits en terre, c’est un matériau proche du quotidien tout en étant noble.

Lorsque j’ai visité pour la première fois ce lieu et je ne peux parler d’espace d’exposition tant celui-ci est particulier, j’ai été frappée par l’humidité. Des bruits d’écoulement se faisaient entendre, la pompe à eau étant en panne. L’odeur aussi était particulière. Pour moi cela fut une évidence de prendre en compte ces caractéristiques. Je travaille in situ, car je ne souhaite pas annihiler l’endroit de monstration, je ne cherche pas à l’abstraire, mon travail doit dialoguer avec le lieu qui l’accueille.

J’ai donc décidé de produire un faux-semblant d’installation de canalisations. J’avais appréhendé le décalage entre les descentes et des gouttières en PVC qui m’ont servi de modèle et les installations que j’allais produire grâce à des moules d’estampage. Les tubes droits et les gouttières allaient se tordre, car je n'ai ni le savoir technique ni l’intention d’y parvenir.

Ensuite, j’ai eu le projet de présenter sur un étendoir des empreintes de linge, je voulais mettre en lien l’image du linge qui traîne « en attendant d’être ramassé » et les drapés qui rappellent l’histoire de la sculpture. La cuisson a permis de fixer un mouvement, de le figer dans le temps.

 

  • Qu'avez-vous retiré de cette expérience ?

Cette résidence a donné l’opportunité à mon travail de trouver une nouvelle ampleur. Ce fut un travail physique et de longue haleine. Je suis fière d’avoir mené à bien l’ensemble de mes projets et d’avoir pu en élaborer d’autres. Aussi, ce fut stimulant de travailler sur plusieurs projets à la fois, ce qui a permis de prendre du recul sur ma manière de travailler. Quel bonheur, aussi de travailler avec Patrice Deschamp, Fabien Savary et Jean Michel Savary !

En fait, j’aimerais installer mon atelier de façon permanente dans une école car c’est à l’école que l’on est le plus audacieux !

 

 

 LINCEUILS, 2015 - porcelaine colorée dans la masse

 

TUYAUTAGE, 2015 - Terre céramique émaillée

 

 

 SPONTEX I à III, 2015 - Porcelaine colorée dans la masse

 

VENTILLER I, 2015 - Grès émaillé

crédits photos : Jarry/Guigon résidence école d'art du Beauvaisis

 

Plus d'infos : http://www.chloejarry.com/

Retrouvez l'exposition de Chloé Jarry dans les pages de l'agenda

 

 

 


Rédigé le 14 octobre 2015
École d'Art du Beauvaisis

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ECOLE D'ART DU BEAUVAISIS
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